Par le Lieutenant de vaisseau Paul Morrison
Un des transports de troupes blindés de type BMP utilisés par la compagnie de l’armée indienne chargée de la protection de la force au site de l’équipe.
Certains observateurs militaires des Nations Unies (UNMO) qui participaient à la mission des Nations Unies au Soudan (UNMISUD) au site de l’équipe à Malakal n’oublieront jamais la dernière semaine du mois de février 2009, lorsque la région a été consumée par une bataille durant laquelle un arsenal allant des armes légères aux chars d’assaut a été utilisées.
Située sur les rives du Nil Blanc, Malakal est la capitale de l’État du Haut-Nil dans la région sud-est du Soudan central. Trois groupes armés dominent cette zone : l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS, la force régulière dans ce secteur), comptant approximativement 4 000 militaires répartis au sein de deux divisions déployées régionalement, et deux unités mixtes intégrées (UMI) comptant environ 1 500 militaires chacune.
Créées dans le cadre de l’Accord de paix global, les UMI ont été mises sur pied partout au Soudan en 2005. Elles sont composées de militaires provenant de milices opérant dans la région où ils sont affectés. Certains sont liés aux Forces armées soudanaises (FAS, l’armée du gouvernement national musulman arabe, dont la source d’influence est située dans le nord) et d’autres à l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS, l’armée du sud, composée d’africains noirs et majoritairement chrétiens). Les UMI devaient servir de base à une armée nationale pour un Soudan uni.
Les UMI de Malakal, baptisées UMI FAS et UMI APLS, ne portent pas bien leur nom. Premièrement, elles ne sont ni mixtes ni intégrées, au contraire : leurs membres dressent leur campement à des extrémités opposées de la ville et s’évitent en général. De plus, les militaires des deux unités sont des méridionaux qui font partie de deux groupes ethniques qui entretiennent une rivalité de longue date. Les questions tribales sont d’une importance capitale en politique Malakalaise. Lorsque la guerre civile a commencé, les tribus se sont donc rangées du côté de factions opposées et ont continué leur combat dans le cadre du conflit général.
Tard en soirée, le 23 février 2009, nous (les UNMO de Malakal) avons appris que le Général Gabriel Tang, des FAS, se trouvait à Malakal. Le Général Tang est généralement considéré comme l’instigateur de la bataille de novembre 2006, qui a fait plus de 150 morts.
Des militaires de l’APLS permettent à un convoi de l’UNMISUD composé de trois transports de troupes blindés de type BMP de passer leur barrage.
À 22 h 30, le Major Ahmed Ibrahim, un UNMO égyptien qui habite Malakal, a communiqué par radio avec l’officier responsable du site de l’équipe pour signaler qu’il avait aperçu des militaires en ville et qu’il croyait qu’il s’agissait de membres réguliers de l’APLS. À environ 8 h 30 le lendemain matin, le Maj Ibrahim a de nouveau communiqué avec nous par radio pour signaler des tirs d’armes légères près de son domicile et le son de véhicule en mouvement.
Comme je suis le G1 (officier du personnel) et un des deux anglophones de l’équipe, j’ai commencé à appeler les 36 UNMO affectés à Malakal. Dix-huit d’entre eux se trouvaient en ville, concentrés dans trois maisons. Ils ont reçu l’ordre de rester à l’intérieur et d’attendre d’être accompagnés en lieu sûr.
Les tirs d’armes légères ont continué jusqu’à 9 h 00, quand des chars d’assault T-55 déployés par l’APLS le long de deux des principales routes ont commencé à faire feu à l’aide de leur mitrailleuse lourde et de leur armement principal. Les responsables de la protection de la force du site de l’équipe (l’armée indienne) ont utilisé leurs trois transports de troupes blindés de type BMP pour défendre l’installation aérienne de l’ONU à l’aéroport de Malakal, où ils sont arrivés à environ 9 h 30. À 9 h 50, ils ont commencé à essuyer des tirs d’armes légères mais ont tenu bon jusqu’à ce que des obus de mortier et des grenades propulsées par fusée commencent à pleuvoir sur l’aéroport. Ils ont alors battu en retraite pour défendre le site de l’équipe.
Au site de l’équipe, à trois kilomètres de l’aéroport, nous pouvions voir le bombardement et nous avons réalisé que les tirs étaient très imprécis. En fait, nous avons appris plus tard que certains opérateurs de mortiers ont simplement fait feu dans les airs sans savoir où les obus allaient atterrir. Nous avons revêtus nos gilets pare-balles et nos casques. Au fil de l’attaque, nous recevions des rapports concernant des obus qui atterrissaient dans des villages de l’autre côté du Nil, à plus d’un kilomètre de l’aéroport.
À l’extérieur du complexe du Programme alimentaire mondial, le convoi de l’UNMISUD intègre les véhicules civils transportant des travailleurs humanitaires de GOAL Ireland. Dans une minute, des armes légères se feront entendre et les habitants locaux disparaîtront.
À environ 10 h 30, un bataillon de l’APLS a commencé à attaquer le camp du quartier général de l’UMI à l’aide d’armes légères, de mitrailleuses lourdes et de mortiers. À 10 h 45, les UNMO qui habitaient au nord du QG UMI ont signalé des explosions directement devant leur maison, suivies par le passage de deux chars de l’APLS. Pendant ce temps, je communiquais par radio avec un des UNMO dans une maison directement à côté du camp de l’UMI FAS dans le secteur Nord de Malakal. Ils demeuraient couchés face contre terre (la maison n’a pas de sous-sol) alors que la bataille faisait rage autour d’eux et que des chars se déplaçaient juste devant leur porte d’entrée. Une grenade a explosé si près du mur arrière que des fragments ont été répandus à l’intérieur.
À 11 h 15, le chef du site de l’équipe m’a ordonné de transmettre à tous les UNMO l’ordre de se préparer à être évacués. Comme un groupe a signalé que les combats demeuraient intenses en ville, particulièrement dans les environs de leur maison, le plan initial était de déployer la compagnie de protection de la force et leurs BMP. Finalement, seulement deux BMP ont quitté le camp à 15 h 15 et les UNMO à Malakal ont dû se rendre au site de l’équipe à bord de leur véhicule personnel (aucun d’entre eux n’était blindé, bien sûr) dans un convoi accompagné par les deux véhicules blindés, un à chaque bout de la colonne. Le risque d’être pris dans une fusillade était énorme, mais le convoi est arrivé à bon port sans incident.
Les UNMO évacués nous ont raconté comment l’explosion des munitions et les tirs d’armes lourdes ont littéralement fait trembler leur maison sur ses fondations. Certains d’entre eux, qui avaient déjà été en situation de combat, expliquaient que cette expérience était pire que le combat parce que c’était tellement aléatoire et imprévisible. La plupart des tireurs dans cet affrontement visaient très mal ou pas du tout, et les UNMO comprenaient que ce n’était que par un coup de chance qu’aucune de leur maison n’avait été touchée.
Certains UNMO ont signalé un incident particulièrement dérangeant. Réalisant que l’APLS avait occupé leur quartier et allait probablement s’en prendre au personnel des FAS, y compris les surveillants nationaux (du personnel de liaison des deux factions opposées), ils se sont rendus aux logements des FAS et ont offert au surveillant national des FAS la protection du drapeau de l’ONU. En route vers la maison de l’ONU, ils ont été aperçus par un membre de l’APLS qui a appréhendé le surveillant national des FAS et l’a exécuté sur le champ en pleine rue.
Le Ltv Paul Morrison (au centre) avec le policier de l’ONU Arild Smedsvik, de la Norvège (à gauche) et le Lieutenant-colonel Aldo Pulgar, du Pérou.
Le lendemain, le 25 février, j’ai été affecté à une patrouille chargée de se rendre à Malakal pour aller chercher des travailleurs humanitaires du Programme alimentaire mondial et de GOAL Ireland qui avaient manqué le convoi d’évacuation. Nous devions également évaluer la situation de la sécurité et plus particulièrement les mouvements de troupes. Le chef de la patrouille était le Lieutenant-colonel Aldo Pulgar, du Pérou, et nous étions accompagnés par un policier de l’ONU, le norvégien Arild Smedsvik.
Nous disposions des trois BMP de la compagnie de protection de la force, alors je pouvais choisir mon siège : sur les bancs à l’arrière, là où il n’y a pas de fenêtres, ou en haut, dans l’écoutille du chef d’équipage. J’ai enfilé mon gilet pare-balles et mon casque, je me suis installé dans l’écoutille et j’ai sorti ma caméra.
Sur la route principale à environ un kilomètre à l’extérieur de la ville, nous avons vu les premiers signes des troupes: un bataillon de l’APLS avait établi une ligne défensive à travers les champs. Les militaires morts gisaient toujours là où ils étaient tombés. Ceci nous permis de conclure que les combats se poursuivaient toujours. La route était bloquée par un camion armé d’une mitrailleuse lourde et nous nous attendions à nous faire arrêter, mais les militaires nous ont ouvert un chemin et nous ont envoyé la main alors que nous passions. Près de l’aéroport, nous avons vu une compagnie de l’APLS qui s’abritait derrière une tranchée de drainage qui avait été creusée il y avait de cela une semaine à peine. En rétrospective, le creusage d’une tranchée de drainage au milieu de la saison sèche est un endroit parfait pour une ligne de défense.
Une fois la patrouille arrivée à Malakal, les habitants des rues secondaires ont commencé à sortir de leur tukul (chaumières) et de leur cour pour nous envoyer la main. Dans un contraste saisissant, les rues principales étaient presque vides, sauf pour les militaires de l’APLS qui avaient établis des positions défensives aux principales intersections partout dans la ville. À la plus importante intersection, nous avons aperçu une compagnie de troupes munie de deux mitrailleuses lourdes montées sur des véhicules, de deux mortiers et de plusieurs lance-grenades. Lorsque nous avons emprunté une rue secondaire, nous avons aperçu un char T-55 deux pâtés de maisons plus loin, probablement le même char qui était en opération la veille. Il était stationné au milieu de la route, son canon principal pointé directement vers la rue que nous venions de quitter.
Les complexes de GOAL Ireland et du Programme alimentaire mondial étaient situés sur la même rue secondaire à deux pâtés de maison de distance. Nous avons atteint GOAL en premier, et les travailleurs ont rapidement monté dans leur véhicule et se sont intégrés au convoi entre les BMP. Il y a eu du retard au complexe du Programme alimentaire mondial, où deux autres véhicules se préparaient à se joindre à nous. Les BMP ont dû s’arrêter au milieu d’une intersection.
Presque immédiatement, des tirs d’armes légères se sont fait entendre très près derrière nous, et tous les civils qui nous observaient dans la rue sont retournés dans leur cour clôturée. Soudainement, nous nous sommes retrouvés seuls, craignant la suite et ne voyant personne avec une arme. Nous en sommes arrivés à la conclusion que les tirs nous enjoignaient de quitter la place. Lorsque nous avons finalement pu nous mettre en branle, nous avons vu des militaires de l’APLS qui s’approchaient.
Nous sommes retournés au site de l’équipe en restant sur les rues secondaires pour éviter les affrontements. Nous sommes arrivés sains et saufs avec plus de 20 travailleurs humanitaires, les derniers représentants internationaux à être évacués de Malakal vers le site de l’équipe.
Le Ltv Paul Morrison, du NCSM Montréal, de la BFC Halifax, est actuellement affecté à l’opération Safari à titre d’observateur militaire des Nations Unies avec la Mission des nations Unies au Soudan (UNMISUD). Il est affecté au site d’équipe de Malakal dans le Sud du Soudan.