Par le Capitaine Peter Curtis, NCSM Iroquois
Le NCSM Iroquois à la jetée.
« Bonjour, nouveau en ville? » Un chameau qui attendait d’être embarqué à la jetée du bétail examine la caméra.
Avant que nous commencions la visite de l’Iroquois à Djibouti, la capitale du minuscule pays du même nom situé dans la Corne de l’Afrique entre l’Éthiopie, l’Érythrée et la Somalie, peu de membres de l’équipage en avaient entendu parler, et encore moins comprenaient que, avec la république du Yémen, Djibouti contrôle le détroit de Bab-el-Mandeb, qui sépare l’Afrique de l’Asie et qu’empruntent tous les navires qui voyagent sur le canal de Suez.
Tout ce que la compagnie du navire savait à propos de la visite était qu’elle ne durerait que 24 heures et que nous ne pourrions pas quitter la jetée. Pour la plupart d’entre nous, le navire climatisé était beaucoup plus attrayant qu’une ville chaude et humide du tiers-monde qui n’a aucune attraction touristique, aucun magasin de souvenir et aucun divertissement. La lourde odeur de chameau qui émanait du dépôt du bétail, tout prêt, a encore réduit l’intérêt. Je pouvais à peine attendre de débarquer du navire et de marcher sur la jetée.
Les gens se pressaient entre de vieux camions de transport, des entrepôts, des enclos pleins d’animaux, des grues délabrées et des navires qui semblaient incapables de prendre la mer. C’est le principal port du pays, me disais-je, il devrait être un centre de l’opportunisme et des transferts de richesse de tout acabit. De l’autre côté de la baie, je pouvais voir les porte-conteneurs à grande capacité qui se livraient peut-être à ces activités, mais les gens sur la jetée étaient pieds-nus ou portaient des sandales faites de pneus recyclés.
Il était facile de présumer que les culottes courtes sales et le t-shirt de « Mr. T » que portait un de ces hommes étaient en réalité ses seuls vêtements. Je ne pouvais pas déterminer son âge : son corps chétif et mal nourri ressemblait à celui d’un garçon de 15 ans, mais son visage ravagé portait les marques de plus de fatigue et d’épreuves que j’en connaîtrai toute ma vie.
Tout ce qui se trouvait sur la jetée était sale en raison des décennies d’utilisation intensive et de manque d’entretien, et le sable fin du désert qui était soufflé de l’Ouest par le vent donnait à tout une vague couleur orangée. Des groupes d’hommes et de garçons se déplaçaient un peu partout, chargeant des barils de la grosseur de poubelles remplis de ce qui semblait être de l’eau de cale dans des camions et fixant les grosses charges avec de vieilles planches usées et des cordes effilochées. D’autres attendaient simplement, peut-être d’être appelés pour aider à déplacer ou à décharger des marchandises. Les hommes se tenaient autour de chariots rouillés et qui perdaient de l’huile et travaillaient en groupes pour rassembler les chameaux et les préparer pour les grues, qui les levaient haut dans les airs et, presque aussi rapidement, les faisaient descendre dans les navires.
Il est évident que ces hommes et ces garçons aident à faciliter les travaux du port en comblant le vide entre les vieilles technologies et les nouvelles afin que les marchandises puissent arriver sur la jetée et la quitter sans problème. Ils travaillent sous un soleil impitoyable dans une atmosphère suffocante lourde d’humidité et remplie des mauvaises odeurs du bétail. Ils sont essentiels, mais en même temps, il est facile de s’en débarrasser : il y en a beaucoup d’autres là d’où ils viennent. J’ose à peine penser au salaire dérisoire qu’ils doivent gagner.
Au premier regard, les activités sur la jetée semblaient simples et faciles à écarter comme celles de gens désespérés qui se battaient pour obtenir des miettes, mais après un certain temps, j’ai commencé à déceler une certaine organisation.
Un homme qui se tenait bien à l’écart ne semblait rien porter de remarquable ou de distinctif, mais en réalité, il portait une sorte d’uniforme. Il ne faisait pas grand chose, mais je pouvais voir, par la réaction des gens à ses mouvements minimes et subtils, qu’il était dans une position d’autorité. Un autre homme qui portait une veste colorée et qui parlait frénétiquement dans un émetteur radio était clairement un contremaître stressé par sa responsabilité de veiller à ce qu’un navire soit bien déchargé et par le fait qu’il n’avait pas l’autorité ou le respect nécessaires pour cette tâche.
L’opérateur de la grue était assis dans la cabine et regardait les autres suer. Lorsqu’ils ont fini, il actionne paresseusement le levier pour accomplir la partie la plus importante du travail. Comme tous les opérateurs de machinerie lourde partout dans le monde, il savait qu’il était au centre du travail et que rien ne serait fait sans lui.
Les membres d’équipage d’un gros, vieux traversier étaient assis dans l’ombre des portes de sa baie. Avec le soleil de plomb et le peu d’eau et de nourriture disponible, c’est une bonne idée de trouver de l’ombre et de ne pas bouger. Ils n’avaient rien à faire sauf attendre la charge. Finalement, un camion de transport est arrivé et ils se sont levés lentement pour l’accueillir.
Pendant ce temps, un groupe de garçons tentaient de déplacer un troupeau d’environ 50 chameaux de leur enclos à la jetée, où ils étaient déposés dans un gros bateau à bétail. Les garçons, faisant preuve de bravoure et de désespoir, poussaient et tiraient les énormes bêtes, sautaient sur elles, les battaient et les fouettaient dans l’espoir que les chameaux se tiennent tranquilles, ne serait-ce que pour un moment. Dès que la toile était fixée à leur dos et connectée au crochet du câble, la roue du chariot se mettait à tourner et les chameaux s’élevaient dans les airs, agitant leurs pattes et leur tête et protestant de toutes leurs forces. Ils cessaient de se débattre au moment où ils atteignaient le sommet de leur trajectoire, soit parce qu’ils aimaient la vue, soit parce qu’ils étaient trop faibles car tout leur poids ne reposait que sur quelques côtes. Dociles, ils disparaissaient dans le ventre du navire.
Alors que je photographiais cette procédure étrange, un camion Toyota blanc étincelant a traversé le port est s’est arrêté à côté de moi. Les trois hommes à l’intérieur, qui portaient tous des uniformes propres et pressés, ont baissé leur vitre fumée mais ne sont pas sortis de leur véhicule climatisé. Ils m’ont fait savoir, en français, que je n’avais pas le droit de filmer. J’ai fait semblant de ne pas comprendre, ce qui était facile en raison de leur accent africain très prononcé, pour pouvoir filmer encore quelques secondes. Mais le message était clair, alors j’ai rangé mon appareil et je les ai regardés s’éloigner de 200 mètres et garer leur camion.
Mais bien entendu, j’étais un véritable phénomène de foire. Les gens se posaient des questions sur l’homme blanc à l’uniforme étrange qui se promenait sur le quai où ils travaillaient tous les jours. Ils semblaient vouloir me saluer tout en demeurant à une distance respectueuse. Cependant, dès que j’ai commencé à parler à un homme, les autres sont venus presque immédiatement. Ils me posaient des questions sur où je venais, où nous nous rendions et ce que je faisais, et ils me parlaient du port et des chameaux, qui étaient importés d’Éthiopie et de Somalie et exportés vers l’Arabie saoudite. Ils disaient que je pouvais filmer les chameaux, mais pas le port.
Au bout de la jetée, j’ai trouvé un petit café où des hommes étaient assis à de petites tables usées. Le nombre augmentait au fur et à mesure que le soleil descendait et que les conditions devenaient plus tolérables. Un homme m’a invité et a dit que tout ce que je voulais serait gratuit. J’ai remarqué que le plancher était parfaitement propre et que les hommes enlevaient leurs sandales lorsqu’ils allaient commander.
Je ne demandais qu’à m’asseoir et à en apprendre davantage sur ce groupe d’hommes, sur ce qu’ils font et sur ce qu’ils avaient à dire. Mais la nuit était presque tombée et le second, qui disposait sans doute d’excellents renseignements, avait décidé que la nuit était trop dangereuse pour les fragiles Canadiens que nous sommes, entre autres à cause des moustiques porteurs de malaria qui apparaissent en masse dès que le soleil est couché. J’ai dû refuser son aimable invitation et n’accepter que ses bons mots de bienvenue à Djibouti. Ce geste, si modeste soit-il, m’a presque laissé sans voix, tant il regorgeait de sincérité et d’hospitalité. À regret, je suis retourné au navire, mon chapeau trempé de sueur.
L’escorte de la descente des couleurs se tenait au garde à vous. J’ai salué, puis traversé l’étrave pour m’enregistrer. Le capitaine d’armes en devoir m’a signalé que tous les membres de l’équipage se trouvaient maintenant à bord.